15 juin 2008 7 15 /06 /juin /2008 13:23
En théorie, 20 ans, c'est à peu près l'âge où l'être humain est le plus robuste. Il sort des métamorphoses adolescentes et n'a pas encore pour autant commencé à perdre de ses capacités du fait du vieillissement... (Nota Bene : réserves à parler de "la" société comme d'un tout)

La distinction fondamentale entre l'être et le paraître

La plupart des gens disent qu'ils ne sont pas influencés par la publicité. C'est vrai dans une certaine mesure : ce n'est pas parce qu'on voit une émission de Télé-Achat qu'on aura envie d'acheter. Mais ces émissions sont particulièrement intéressantes, car elles nous montrent une vision stéréotypée de "ce qu'il faudrait être", et on peut remarquer que cette vision est partagée par un grand nombre de personnes. Il faut :
  • avoir l'air jeune, 20-30 ans : après ça, on ne vaut plus rien
  • avoir l'air dynamique et indépendant(e) : le faire pour soi, individuellement (de manière "individualiste" - cela fait directement penser aux cadres), pour plaire et pour se plaire, pour avoir l'air fort(e)
  • être mince, voire musclé(e), voire bronzée
  • consommer, ne pas s'en priver ; acheter. Ce qui fait que même si on achète pas tel produit, on achètera d'autres produits, d'autres choses.
  • suivre la mode, la tendance
Le tout, non pas par devoir ou responsabilité, mais parce que c'est ce qu'on est supposé vouloir (devoir et responsabilité envers autrui sont des concepts à bannir) : non seulement on nous dit ce qu'il faut être, mais en plus, on arrive à nous faire croire que c'est ce qu'on veut nous-mêmes au fond de nous!
 
Stéréotypes, clichés et image de la femme
La vision stéréotypée que j'attribue au télé-achat ne se retrouverait-elle pas ici? Faites le test pour voir.
 

En bref, il faut être un(e) jeune cadre dynamique (ou du moins "a self-made person"), indépendant(e), individualiste (qui se fiche des autres, sauf de leur regard : être le/la meilleur(e) en comparaison à eux), si possible de 20-30 ans (ou du moins le faire croire), avoir un corps de magazines et suivre les tendances. Ainsi, on se retrouve dans un modèle égocentrique où il y a moi, avec mes besoins, mes envies, ma "réussite" (réduite à l'économique, au travail) et les autres qui me regardent.

Tout n'est pas critiquable : faire du sport, manger équilibré,... : cela peut d'ailleurs être très bénéfique. Mais ça vire carrément à l'obsession quand c'est couplé avec un monde égoïste et où le paraître compte plus que l'être... Ainsi, ne serait-ce pas mieux de revendiquer ses 40 ans tout en gardant une hygiène de vie saine plutôt que de courir après ses 20 ans toute sa vie? Le vice, c'est surtout qu'on fait presque passer le fait d'être vieux, obèse ou autre comme un échec personnel!

Bien entendu, il y a aujourd'hui des idéologies et tentatives publicitaires louables. Dove a fait des pubs avec des personnes enveloppées (campagne The Real Beauty), pour tenter de casser le stéréotype. Mais quel en est l'effet?

Dove n'a en réalité fait que renforcer le clivage, via un mouvement en marge. Les publicitaires de Dove ont continué de choisir des personnes qui correspondaient sur certains points aux standards esthétiques et de la mode. C'est également le cas de l'émission "Belle toute nue". Les maquilleurs et autres "préparent" en outre énormément les participantes (cf. cette vidéo, exemple parmi d'autres). Ce faisant, ils mettent l'accent sur le look, et confortent la place du paraître, plutôt que de contrer les clichés. Les campagnes Dove (paradoxalement surtout appréciées par les personnes minces) ont par ailleurs eu peu de succès et ont été délaissées après quelques mois. On saluera quand même l'effort. Les magazines féminins, qui font témoigner des "rondes" malgré tout "bien dans leur peau" le font sur une page sur cinquante, avec des pubs pour des produits de beauté entre chaque témoignage et avec un sourire en coin.
Dans ce contexte, les personnes réellement "trop rondes" ou ayant d'autres complexes ne peuvent pas être bien dans leur peau tant que l'on fera passer leur physique comme un échec personnel que l'on peut masquer.
C'est là qu'est le véritable vice. Les gens en surpoids (ou "laids" par rapport aux critères culturels) ne le sont pas par choix, or on essaie de nous le faire croire avec ces publicités alternatives : "oui, moi je suis trop grosse, c'est un choix, je m'assume grâce à tel produit". Rares sont les personnes qui disent cela : ce n'est bon qu'à faire déculpabiliser les anorexiques. C'est ridicule et hypocrite, et c'est pour ça que ça ne marche pas. Les personnes complexées restent conscientes du regard des autres, et celui-ci demeure péjoratif s'il n'y a pas une dimension d'"effort" par rapport à son look. Si l'on voulait que les gens soient bien dans leur peau, il faudrait casser ce regard qui associe la personne en marge à l'échec, en corollaire d'une uniformisation des goûts et des pratiques.
 
Le t-shirt Che GuevaraLe Che, c'est trop tendance
 
Dans un autre registre, les actions pour l'environnement et pour la solidarité, c'est très bien. Mais aujourd'hui, tout cela est récupéré par l'économique (le capitalisme phagociterait-il la critique? Cf. Adorno, Horkheimer, etc.). Ce sont des thèmes qui marchent, à la mode. Aujourd'hui, c'est vachement trop "in" de sauver des bébés phoques, d'envoyer de l'argent au Télévie ou encore d'acheter des panneaux solaires et de revendiquer sa bonne volonté. En attendant, on ne parle pas de sujets moins médiatiques. L'environnemental (comme le bio), on fait un business énorme tout autour. Tous les partis politiques en parlent dans leurs campagnes. Mais au fond, n'est-ce pas juste du vent pour un sujet à la mode? Quand le sida était à la mode, il y a eu des tas de campagnes. Aujourd'hui, c'est éculé : changement de sujet. Parlons de la mucoviscidose. Un mois, une semaine. Rebondissons sur le cancer. C'est une belle pompe à fric. Il suffit de voir ce que le Che est devenu : une marque de produits dérivés!

Quant à la solidarité, n'est-ce pas devenu un concept très creux (comme la tolérance ou le libre examen, dont beaucoup se revendiquent sans les vivre en actes)? Les gens sont contents de faire une bonne action, ils ont bonne conscience, et au fond, cela les renforce juste dans leur image d'eux-mêmes : "on aime son prochain tous les dimanches matin". Aujourd'hui, il est de bon goût de se réaliser dans son travail, mais aussi dans des actions "sociales", de se montrer tellement humain, tellement solidaire. De se montrer tout court, en fait? Ainsi, Aidons-nous par devoir ou responsabilité altruiste, ou par devoir pour soi ; parce qu'on se sent mieux en tant que personne ; que notre sacro-saint ego y trouve son compte?
Puis quand cela ne sera plus "tendance", on fera autre chose?
Cendrier Che Guevara
Le Che en cendrier
 

En bref, et c'est là le dommage, même nos idées a priori pures peuvent être empreintes des phénomènes de mode, de consommation et de profit, mais aussi par l'égocentrisme ambiant, qui pousse à une réalisation personnelle formatée (tout le monde veut briller, avoir 20 ans, se faire-valoir) et non à un véritable altruisme (Cf. Pistes d'engagement en éthique).


A mes yeux, c'est l'idéologie qu'il faut changer, et rendre une place à l'altruisme. Dans altruisme il y a « alter », soit « autre ». Notre société a oublié l'Autre. Celui envers lequel on a des devoirs, des responsabilités. Celui qu'on aime, qu'on a envie d'aider, pour lui. Celui qui, aussi, a besoin d'aide, nous appelle et nous tend la main. Celui de qui, au fond, nous avons tous besoin. Pas seulement de son regard qui ne ferait que nous jauger, qui ne ferait que nous dire si on est le petit individu de 20 ans qui se réalise parfaitement par rapport au moule qui lui est imposé. La communauté, la famille, le groupe, ont une importance capitale.

 

Partage, altruisme, bobos, hipsters, Ipad
Bien entendu, certains d'entre nous sont déjà conscients de tout cela, et sont véritablement altruistes. La question-piège est la suivante : doit-on faire de l'altruisme une mode?

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Published by Julien Lecomte - dans Société

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