Tout le monde connait grosso modo le système métaphysique (il s'agit plus selon moi d'une philosophie que d'une science) Freudien :
1. L'inconscient, le "ça" relève des pulsions, des attraits primaires (physiques, on pourrait même dire "bestiaux"), des besoins animaux (se nourrir,...). C'est aussi le niveau
d'un certain ressenti.
2. Le niveau de la norme , de la convention (le "surmoi"). Ce sont les lois, les règles de bienséance, interdits (religieux), tabous, règles comme la monogamie, etc.
Selon le sens commun : l'inconscient, c'est la fatalité, on peut ne pas le suivre, mais c'est mauvais. Il faut se laisser y
succomber. En ce sens, la liberté, c'est de choisir de se laisser aller à l'inconscient. La vie humaine, pour le sens commun aujourd'hui, se réduit à céder à ses pulsions et à "en profiter",
interprétant Epicure tout aussi mal que Freud, qui qualifiait d'ailleurs la découverte de l'inconscient d'humiliante pour l'humanité. En bref, un paradoxe qui dirait à la fois "je suis prisonnier
de mon inconscient, je ne peux faire que le suivre, c'est ce qu'il y a de mieux." et "c'est là qu'est notre liberté". C'est aussi la porte ouverte à un égoisme exacerbé : "c'est moi,
c'est mes pulsions, avant tout le reste".
De plus, on identifie souvent tous les sentiments avec l'inconscient. On a tendance à démystifier ceux-ci en les ramenant à de vulgaires influx physiques inéluctables. Pour être
plus clair, c'est comme si on disait "tel sentiment (l'amour), c'est en gros une pulsion que tout le monde reçoit inévitablement de son inconscient". Il faut y succomber. Pour prendre un cas
concret, disons qu'un homme croise une femme dans la rue. Elle lui plait. Selon la logique précédemment décrite, il faudra qu'il agisse, selon les pulsions "éros", pour qu'elle se retrouve dans
son lit (qu'il soit "en couple" ou non). Dans le cas opposé, si une femme déteste un homme, il faudrait qu'elle agisse, selon les pulsions "thanatos", pour lui pourrir la vie (voire le tuer).
Pour ce même sens commun, le niveau de la norme (règles, morale, religion,...), c'est l'entrave à la liberté. La loi, les règles, tout ce que l'être humain a mis
en place, ce n'est que de l'arbitraire ridicule, que du vent, qui nous empêche de vivre pleinement notre inconscient, notre liberté. En bref, l'être humain serait le plus libre s'il
laissait cours à son inconscient et cédait à toutes ses pulsions, de manière immédiate (c'est aussi là-dessus que jouent certains publicitaires). La société rêvée pour un certain sens
commun, ce serait une société sans lois, sans morale, qui permettrait à chacun de céder à ses pulsions, à ses "sentiments", si l'on préfère.
Je vois cette mauvaise interprétation surtout comme une mauvaise excuse lorsqu'on fait du mal à autrui : "je ne pouvais pas faire autrement que de suivre ma pulsion. D'ailleurs, tout le monde le
fait. Puis c'est pas moi qui le dis, c'est Freud". La mauvaise connaissance de Freud, c'est l'excuse toute trouvée à des attitudes individualistes et centrées sur
l'égo.
Source : "Le psychisme selon Freud", in De Smedt, T., Cours d'éducation aux
médias (document ppt), Louvain-la-Neuve, UCL, 2008-2009.
Deux critiques à cette vision qui n'est pas celle de Freud, à mon avis :
a- D'abord, que les sentiments ne se limitent pas aux pulsions. Effectivement, très vite, dans la vie quotidienne, si l'on compare le mal que l'on peut faire à un proche à cause
d'une pulsion, on est rapidement amené par soi-même à surmonter cette pulsion, à passer outre. De même, le mal que l'on peut se faire à soi-même, en succombant à une pulsion, qu'il y ait une loi
ou non.
b- Ensuite, que
la liberté ne se situe pas au niveau de l'inconscient, mais relève bien plutôt du troisième niveau du système : la conscience. En effet, on a déjà vu le paradoxe
du sens commun ; voir l'inconscient comme une fatalité, quelque chose qui vient de l'extérieur, et en même temps dire que c'est en le suivant qu'on est vraiment libre. Or, à mes yeux, la vraie
liberté se situe au niveau de la prise de conscience. C'est là qu'on assume son inconscient, qu'on se rend compte des pulsions, mais aussi qu'on en devient responsable et qu'on choisit ou non de
les suivre. Ainsi, une pulsion assumée, même si elle n'est pas assouvie, n'est pas refoulée, ne cause pas de troubles. Concrètement, assumer l'inconscient, c'est s'en rendre compte, en prendre
conscience, et choisir soit la norme, soit la pulsion (qui n'en est alors plus vraiment une puisqu'elle sort du domaine "obscur", "incontrôlable" du "ça"), soit une tierce voie. Car c'est bien ça
qui fait l'être humain, c'est de ressentir des choses qui le dépassent, mais de manière consciente. C'est d'avoir des sentiments autres que des pulsions, qu'il peut néanmoins mettre en balance
avec ces dernières.
La liberté, c'est le choix responsable entre une règle (parfois arbitraire, parfois motivée ; tantôt une règle "extérieure", tantôt une règle que l'on se
donne soi-même
), des pulsions (que l'on assume, qui sont donc "transformées" : elles ne sont plus latentes, inconnues) et ce que j'appellerais une voie tierce, qui signifie que
chaque chose, en réalité, est toujours bien plus complexe que les modèles de pensées simplistes.
D'ailleurs, les relations humaines (et pas seulement humaines) sont tellement complexes qu'il me semble ridicule de dire que tout sera mieux pour les individus si chacun suit son égo.
La
relation, le lien social en tant que tel, engendre des situations extrêmement compliquées où il ne suffit pas de se dire "je succombe à ma pulsion sans me poser de question et je serai
heureux". A mes yeux, c'est donc la relation qu'il faut mettre au centre, et non l'égo. Il faut sortir du modèle individualiste pour penser en des termes altruistes, afin de dépasser ce
que j'appellerais le système du "moi-je-pulsion".
En effet, un des combats de ce blog, revient à dire que très souvent, le monde est bien plus compliqué que ce que le sens commun voit ou veut voir... Les lois ou règles de morales, pour la
plupart, sont loin d'être arbitraires, et répondent à une logique cherchant à améliorer la société dans laquelle les individus évoluent.
Bien entendu, les relativistes (notamment culturels) du "tout se vaut" pourront dire que les normes viennent de nos cultures, notre choix de suivre ou non l'inconscient n'est pas libre mais
formaté par celles-cis, etc. D'autres diront que les lois sont quand même des horribles contraintes et diront qu'il faut bannir toute loi (en réalité, ils instaureront une loi encore plus
oppressante : celle de n'en avoir aucune. Auto-contradiction, en somme)... Je pense que ces positions, en plus d'être pessimistes, sont dépourvues à la fois de bon sens et surtout d'enjeux,
d'objectifs. Ici, en considérant la relation mutuellement altruiste plutôt qu'une mauvaise interprétation de Freud pour excuser le mal qu'on fait aux autres, je pense qu'on peut sortir d'un
individualisme qui tue le lien social.
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Notes, sources, et pour aller plus loin :
- Notez que je ne parle nulle part de "choix rationnel" et n'utilise pas le concept de raison. Je pense que le terme de "conscience" est plus approprié, car la
raison rationnaliste (pardonnez ce terme) semble parfois se limiter à un calcul. Or, on le constate chaque seconde, nous sommes confrontés à des tonnes de situations qui ne font pas appel à du
calcul à proprement parler, du moins pas sous sa forme mathématique. La notion de conscience (responsable) me semble plus significative, et à mes yeux, elle fait droit aux sentiments que nous
éprouvons.
- Arguments pour un système qui mette la relation au centre plutôt que l'individu : les questions liées au concept d'identité et introduction à la pensée de Serge Paugam
- Notes concernant la vision Ricoeurienne de l'inconscient chez Freud.