2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 01:47

L'homme selon le point de vue de la psychologie sociale

Les philosophes ne sont pas les seuls à avoir alimenté la réflexion sur des causes possibles de la cruauté. La psychologie sociale, notamment le célèbre test expérimental de Stanley Milgram, ainsi que celui de Asch, ont eux aussi apporté des éléments intéressants à considérer.


1. Stanley Milgram : l'obéissance à l’autorité et l’état agentique[1] 

(Le test de Milgram. Vidéo reconstituée)
 

Les tests bien connus de Milgram concernent l'obéissance des gens à une autorité légitime. A la base, Milgram essayait de comprendre comment tant d'hommes ont pu participer au régime Nazi.

 

La plupart de ses « cobayes » (65%) ont suivi les ordres de pseudo-médecins en blouse blanche qui leur commandaient d'électrocuter un homme, de plus en plus fort, même lorsque ce dernier leur implorait d'arrêter, jusqu’à lui infliger virtuellement une dose potentiellement mortelle. La soumission à l'autorité légitime est le point de vue que l’on retient de ce test pour expliquer le mouvement nazi. C’est mésestimer le fait que Milgram couple cette idée avec le concept d’« état agentique », c’est-à-dire un état dans lequel un sujet se sentirait totalement « neutre », déchargé de la responsabilité de ses actes, pris dans un processus (dans des rouages) qui le dépasse(nt) et dont il n’a pas le contrôle.

 

Si la méthodologie et les conclusions des tests de Milgram sont à prendre avec des pincettes, on peut les lier avec le point de vue d’Arendt. En effet, l’idée est ici qu’en situation de « simple rouage », de « simple robot » qui exécuterait les tâches, l’homme se décharge de sa responsabilité et puisse commettre les pires actes, sans vraiment « y réfléchir ». La question de la responsabilité est proche des considérations d'Hans Jonas : dans la mesure où l'on peut contribuer à détruire l'humanité en appuyant sur un bouton, l'homme est d'autant plus responsable.

 

Probablement peu d’entre nous ont l’impression qu’ils auraient participé au massacre nazi,. Au contraire, la plupart d’entre nous aimons à penser que nous l’aurions combattu, parce que nous avons conscience de l’ampleur du désastre, et de son atrocité.

 

La shoah

 

…Mais la question est de savoir si une personne qui regroupe des juifs dans un train, une seconde qui les presse à entrer dans une douche, une troisième qui appuie sur un bouton et une dernière qui est chargée d’enterrer des corps sans vie se sentent responsables de la mort de ces juifs. C’est la problématique d’une « guerre presse-boutons » qui est sous-jacente à ce questionnement : dans la mesure où l’homme est réduit à un simple « agent », déshumanisé, déresponsabilisé, fait-il encore attention à ce qu’il fait [2]?

 

Dans le sens commun, ce type de considération semble mettre en cause surtout l'autorité en général, et non le manque de réflexion personnelle. On peut cependant retenir que l'homme se sent déresponsabilisé lorsqu'il exécute des ordres, il a moins de problèmes de conscience, fait moins attention à autrui, à ce qu’il fait et ce qu’il ressent. Soulignons néanmoins que plusieurs cobayes de Milgram ont arrêté l’expérience avant son terme, d’autres en sont ressortis « traumatisés » par leurs actes, même en sachant a posteriori que les décharges étaient virtuelles. Les conclusions suivant cette expérience ne sont donc pas à prendre pour argent comptant ; la « conscience morale » s’est bien manifestée chez la plupart des sujets, ce sont les actes qui n’ont pas toujours suivi !

 

NB : à noter qu'en 2013, une analyse des méthodes qui auraient été utilisées par Milgram semble remettre en cause la scientificité de ses observations. Cf. Revisiting Milgram's obedience experiment : what did he actually prove ? (english).


2. Effet de masse et conformisme (Asch)

Ajoutons à cela les études menées par rapport à l'« effet de masse ». On pourrait évoquer l’intuition de la psychologie des foules comme un décuplement des forces, proportionnel à une déshumanisation de ses membres, par Freud ou Gustave Le Bon, ainsi que des données sociales parallèles. Ce qu'il faut en retenir, c'est que, dans une collectivité de personnes, l'individu a tendance, statistiquement, à se conformer, c’est-à-dire à agir comme le groupe même en cas de désaccord avec ce dernier. Ces thèses peuvent entre autres mettre en lumière certains débordements dans les manifestations, souvent menés par un « agitateur ». A cela, il faut ajouter la diffusion de responsabilité qui s'opère dans les grands groupes de personnes (qui revient à l'idée d'état agentique et de suspension du jugement moral) : dans certaines situations, l'individu ne se sent pas responsable de ses actes et n'y réfléchit par conséquent pas.

 

Asch et la question conformisme

 

L'étude de Asch est une excellente illustration du phénomène de conformisme. Cette expérience a le grand avantage de suivre une méthode plus rigoureuse (expérimentation) que celles qui ont mené aux considérations de Freud ou Le Bon (spéculations).

 

Voici la situation expérimentale : une personne (testée) est appelée à se présenter à un pseudo-test visuel, en présence d’autres personnes, qui sont en fait des « tricheurs ». Les tricheurs font semblant de se tromper à certaines questions visuelles, alors que la réponse est très facile à voir lorsque l’on a une vue correcte. Les tests de Asch montrent qu’il y a une tendance statistique à se conformer au groupe quand celui-ci se trompe, alors même que l’on n’est pas d’accord avec lui.

 

[1] MILGRAM, S., La Soumission à l'autorité : Un point de vue expérimental [« Obedience to Authority : An Experimental View »], Calmann-Lévy, 1994, 2e éd.

[2] On pourrait étendre la réflexion à l’acte d’achat, qui est de plus en plus « automatisé » : dans quelle mesure, ne se sent-on pas « détaché » de notre achat par les nouvelles technologies, et ne risque-t-on pas par conséquent d’acheter davantage sans réfléchir ? Je me permets cette analogie tirée par les cheveux à titre de réflexion.

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Published by Julien Lecomte - dans Ethique et anthropologie philosophique

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