30 août 2011 2 30 /08 /août /2011 17:02
Cet article est issu d'une discussion extrêmement intéressante que j'ai eue avec Christophe Page, un camarade licencié en philosophie. Je me permets ici, avec son autorisation et en accord avec les Creative Commons, de le paraphraser. C'est selon moi la base d'une critique virulente envers ceux qui se pensent "critiques", qui pensent "détenir l'esprit critique". Idem pour ceux qui pensent détenir "la Raison" et, par extension, la tolérance. Selon moi, on pose des actes qui sont tolérants, mais ce n'est pas une qualité que l'on détient. Ces propos relèvent d'un existentialisme modéré : on peut au mieux prendre l'habitude d'exercer certaines facultés comme la raison ou le jugement moral, comme le pense Hannah Arendt, mais ces qualités ne sont jamais acquises une fois pour toutes.

Le cas de l'ULB, l'Université Libre de Bruxelles, selon Christophe Page (lui-même issu de l'ULB)

[C'est] l'espèce d'orgueil des athées rationalistes par rapport à ces obscurantistes superstitieux et dangereux que sont les catholiques. Au point qu'ils ont érigé la Raison et le Libre Examen en dogme, qui du coup en ont perdu toute leur essence. Moi ça m'a frappé dès l'entrée à l'ULB : le hall des inscriptions lui-même voit ses murs parsemés de cadres avec des citations du dogme ("la pensée ne se soumet à aucun dogme", etc.). Au final ça devient : "La pensée ne se soumet à aucun dogme. La pensée ne se soumet à aucun dogme. Répète après moi !" Et si tu oses remettre en cause la Raison, alors là, c'est l'hérésie, on te traite d'obscurantiste. C'est la raison pour laquelle Stengers fait vraiment office de rebelle, elle qui donne aux pensées païennes des critères de validité. Exactement le même principe que Jean Bricmont à l'UCL, qui y défend un radicalisme scientifique qui n'aurait pas dénoté à l'ULB.

 

Le fait de s'auto-proclamer "rationnel" (et on va le voir : "tolérant"), d'ériger ces notions en règles, principes, comme "Répète après moi : je suis libre de mes choix et de ma pensée" est une auto-contradiction flagrante (on condamne tout dogme en érigeant un dogme) et la véritable critique, le véritable esprit critique est réduit à néant. Même la raison ne peut plus se fonder elle-même, ne peut plus être remise en cause.

 

Le point de vue de Stengers concernant la question de la tolérance

 

 Isabelle Stengers
Isabelle Stengers
 
De même, prétendre que l'on doit tout tolérer est une sorte d'hypocrisie, qui revient à se forcer, au lieu de discuter avec celui qui choque ; au lieu de tenter de comprendre ce qui choque ; de prendre, selon Stengers, le risque de la confrontation avec ce qui nous dérange et de pratiquer réellement l'échange. Quand je prône le respect et la tolérance dans mon blog, il faut entendre cela dans ce contexte.

Christophe Page résume la pensée de la philosophe Isabelle Stengers de cette manière :
 
Dans Cosmopolitiques 7 : Pour en finir avec la tolérance, elle critique la notion de tolérance en disant que décider a priori de "tolérer", c'est s'immuniser a priori à toute mise en risque dans la rencontre de l'autre : quoiqu'il arrive, on va le tolérer, donc même ce qui devrait nous déranger ne nous dérange plus. Du coup, on ne s'ouvre pas vraiment à l'autre. En somme la "tolérance", c'est décider à l'avance d'être indifférent à l'autre, c'est ne pas laisser à l'autre la possibilité de me toucher. C'est méprisant.
 
C'est aussi en tenant compte de telles considérations, auxquelles j'adhère, qu'il faut lire ma critique du "politiquement correct". L'idée qu'on retrouve est celle du combat contre dogmatisme et relativisme, contre la pensée "préconçue"... Pour une rencontre, en quelque sorte. Pour une "attention" et une attitude d'ouverture et de remise en question au quotidien, contre l'idée qu'on est une fois pour toutes "intelligent", "rationnel", "humble", etc. (existentialisme, perspectivisme et pluralisme modérés)

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Published by Julien Lecomte - dans Vérité et épistémologie

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