1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 16:27

Explication synthétique de JONAS, H., Le principe responsabilité, 1979.

Egalement basé sur DEPRE, O., Philosophie morale (2ème édition), Louvain-la-Neuve : Academia-Bruylant, 2000.

 

Hans Jonas est un philosophe qui fut longtemps l'élève d'Husserl ou encore d'Heidegger, tout comme H. Arendt ou Lévinas. Il est principalement connu pour son éthique dite "du futur", de la responsabilité.


Voici dans quel contexte son éthique émerge. En tant que philosophe allemand et juif du XXe siècle, en tant qu'élève d'Heidegger, sa philosophie est nécessairement marquée quelque part par les massacres de la guerre, par la "finitude humaine" (concept qui n'est pas formulé comme tel, mais que l'on retrouve particulièrement exploité par les philosophes de cette époque ; on redécouvre en quelque sorte les limites de la raison, dans tous les domaines de la philosophie).

Quelque chose va le marquer principalement, suite à des événements comme ceux d'Hiroshima et de Nagasaki ; la possibilité de la fin. Aujourd'hui, plus que n'importe quand auparavant, l'homme a le pouvoir de se faire disparaître. Tout comme un homme a la possibilité de se suicider, aujourd'hui c'est l'Humanité qui a ce pouvoir.

C'est plus fin que ça en a l'air, car il n'est pas toujours question de responsabilité ou de conséquences lorsque l'on parle de liberté. Nous verrons que ce n'est pas pour autant tourner le dos à des "valeurs en soi", c'est-à-dire des valeurs bonnes indépendamment de tout effet (Jonas est influencé par Kant, le respecte et ne veut certainement pas que son système soit purement "utilitariste" ou focalisé uniquement sur les conséquences).

Reprenons :

  • A une grande liberté, on associe une grande responsabilité (Plus une personne a du pouvoir, plus les conséquences de ses actes peuvent s'avérer gigantesques).
  • Aujourd'hui, l'Humanité possède le pouvoir technologique de s'auto-détruire (l'Humanité entière est l'objet de la responsabilité ; elle est vulnérable par rapport à l'agir d'un ou plusieurs individus).

Deux éléments s'ajoutent à cela :

  • A une certaine échelle, nous ne pouvons pas aujourd'hui connaître exactement les conséquences (potentiellement destructrices) qu'auront nos actes. Personne ne peut prévoir le futur. Mais avec les avancées technologiques du XXe siècle, cette question atteint son paroxysme dans la mesure où nous ne savons pas si telle innovation ne risque pas de causer la perte de l'Humanité. Ce n'est donc pas parce que nous avons une conséquence atroce connue, mais parce qu'au contraire on ne sait rien des conséquences atroces possibles, pas même leurs possibilités d'advenir. On ne sait ni les qualifier, ni les quantifier exactement.
  • Jonas développe une sorte d'ontologie du "droit à la vie", basée sur l'existence. Sans aller dans les détails, il mêle habilement questions d'existence et d'essence afin de développer l'élément moral de la valeur de la vie. La vie vaut en soi. Elle "mérite" d'être sauvée, protégée.

De ce système (ici simplifié) émerge l'idée de responsabilité : nous sommes responsables du futur (contre des philosophies généralement au présent, ou dans un futur immédiat) car nous ne connaissons ni certaines conséquences, ni leurs probabilités d'occurrence, or il se peut que celles-ci aient un pouvoir destructeur "infini". Jonas proposera l'impératif suivant, en réponse (Principe responsabilité, p. 30) :

 

Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre.

 

Autrement formulé :

 

Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie.

 

Jonas parle également d’heuristique de la peur, c’est-à-dire qu’en fait, tout cela n’est pas un discours fataliste qui dise que l’on doit se retenir d’agir, de chercher, de créer. Mais au contraire qu’il faut absolument tout faire pour mesurer et connaître les risques avant d’agir. La peur est un moteur, elle sert à la découverte : parce que l'homme peut se détruire, il faut agir. Jonas écrit d'ailleurs que "le savoir devient une obligation prioritaire". Il ne faut donc pas le lire comme un principe négatif qui dirait “si tu ne sais pas, n’agis pas”, mais au contraire comme “si tu ne sais pas si la technologie que tu poses comporte un risque destructeur pour l’humanité, fais tout pour savoir et préserver la vie”. En fait, chez Jonas, la question de l'action humaine est liée avec celle de la connaissance : il y a un impératif moral de connaître face à certaines actions possibles.

 

Le philosophe est aujourd'hui encore souvent accusé d'avoir développé une philosophie "immobiliste", qui empêche toute action : si on a peur de toutes les conséquences (on ne connait pas le futur), alors on ne fait plus rien, car à chaque fois on court des risques. Jonas répond lui-même à cela : sa théorie de la responsabilité s'applique seulement lorsque le risque est inconnu et non quantifié (sinon il s'agirait de simple prudence). L'idée n'est pas d'abandonner la science et la technologie, au contraire (heuristique de la peur). Cela signifie que la peur est un motif de la recherche, une incitation à connaître. C'est justement parce qu'on ne connait pas les risques et que ceux-ci peuvent être apocalyptiques que nous avons le devoir moral - la responsabilité envers l'humanité - de tout mettre en oeuvre pour les connaître et agir en conséquence. En d'autres termes, c'est plus un appel à la connaissance et à la conscience qu'un rejet de ceux-ci. Jonas restera toujours très proche par ailleurs des milieux des sciences naturelles comme la biologie par exemple.

A la lumière de Jonas, que penser des O.G.M., par exemple, et d'autres innovations technologiques qui ont vu le jour?

Pour approfondir, un lien Wikipédia sur l'ouvrage Pour une éthique du futur de Hans Jonas.

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Published by Julien Lecomte - dans Ethique et anthropologie philosophique

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