11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 09:00

Le titre choisi est sans doute un peu prétentieux au regard de la complexité de la problématique. C'est justement ce que cet article veut démontrer.

 

Très régulièrement, tant le politique que le sens commun (et donc "les médias", en tant que relais de ceux-ci) colportent des idées simplistes par rapport à ces sujets. Ces discours sont loin d'être idiots, au contraire : ils sont le résultat de raisonnements théoriques souvent solides. Cependant, ils montrent généralement leurs failles une fois appliqués à la réalité de terrain.

 

Les différents discours se basent régulièrement sur des considérations selon lesquelles pour lutter contre la pauvreté, il faut créer de l'emploi.

 

Sur cette base, les propositions et façons de procéder sont multiples.

En France, par exemple, a été mise en place "la réforme des 35 heures" qui se base entre autres sur l'idée que si tous les travailleurs diminuent leur temps de travail, cela créera des opportunités d'emplois.

Autre apparente bonne idée : "taxer les personnes très riches", afin de mieux redistribuer les richesses. Toujours en France, un impôt de 75% sur les revenus au-delà du million d'euros par an était une des mesures phare du programme électoral de François Hollande. A noter qu'elle ne pouvait être que populaire, étant donné qu'elle touche une minorité privilégiée de nantis et rejoint le sens commun, ne manquant pas la référence à Robin des bois.

Ces deux mesures ont montré leurs limites, tout simplement parce que la réalité socioéconomique est toujours plus complexe que les théories, aussi rationnelles et a priori cohérentes soient-elles. Une imposition nationale forte pouvait en théorie augmenter les recettes de l'Etat, pour peu qu'elle ne soit pas invalidée par le Conseil constitutionnel, et qu'elle ne s'accompagne pas d'un exil fiscal (peut-être plus symbolique qu'autre chose?) qui demeurait tout à fait prévisible. Le régime des 35 heures, quant à lui est régulièrement remis en cause par la droite, qui l'accuse d'être inefficace. Les évaluations actuelles de ce type de mesure ne permettent en tout cas pas de conclure à une très nette amélioration ou dégradation de la situation, et surtout elles ne tiennent pas compte de tous les paramètres (quid de l'impact sur la vie familiale, par exemple?). A noter que le "travailler plus pour gagner plus" (raisonnement "opposé" à celui qui fonde les 35 heures, parce qu'il faut bien entretenir les clivages) n'a pas fait recette non plus : encore une fois basé sur des causalités très claires théoriquement (mais également trop simples), les grands modèles théoriques perdent de leur force une fois confrontés à la réalité. Cette réalité qui fait intervenir bien plus de paramètres.

 

Pour juger de la pertinence des postulats dont il est question, il convient de les mettre en perspective historique. La logique de la réforme des 35 heures, par exemple, repose sur des phénomènes qui ne relèvent pas uniquement de la redistribution du temps de travail, entre autres les deux suivants : d'une part, les progrès techniques : à production de richesse équivalente, il faut désormais moins de travailleurs qu'auparavant ; d'autre part, la mutation du travail initiée dans les années '70, notamment du point de vue du travail des femmes (leur travail n'est pas nouveau, mais la nature et l'organisation de celui-ci change).

Ces deux phénomènes révèlent un paradoxe : en réalité, il y a une tendance à augmenter le volume de travail rémunéré alors que la charge de travail est supposée diminuer. C'est le postulat de base du raisonnement des mesures présentées ci-dessus qui apparait caduque : il n'est pas si évident qu'il faille "créer de l'emploi" ("35 heures") ou "augmenter le temps de travail" ("travailler plus pour gagner plus") pour favoriser une meilleure production et une plus juste redistribution des richesses.

 

Et les chiffres actuels de confirmer cette difficulté chronique - structurelle - par rapport à la production et à la redistribution des richesses. S'il est des élèves qui s'en sortent mieux que d'autres en termes statistiques (encore faut-il vérifier ce que les données mesurent...), aucune recette miracle n'a encore été trouvée pour endiguer les problèmes. En Belgique, en 2012, 14,6% de la population belge vit sous le seuil de pauvreté (15,3% en 2013). En 2009, les chiffres étaient très similaires, et n'étaient déjà pas neufs à l'époque. Idem pour les statistiques du chômage. Toutes ces données sont par ailleurs à prendre avec des pincettes

 

Mais l'Etat continue de prendre à coeur de "créer de l'emploi".

En Belgique, cette volonté de "création d'emplois" s'accompagne d'une certaine pression sur les chômeurs, soumis désormais à la dégressivité et la perte à terme des allocations de chômage. Cette logique se traduit également par "contrats" des CPAS qui ont généralement pour condition de chercher activement un emploi pour octroyer de l'aide. D'aucuns n'hésitent pas à parler explicitement de "chasse aux chômeurs".

Là encore, la logique entend répondre à des phénomènes problématiques, et trouve certains fondements théoriques, notamment face à ce qui est désigné comme les "pièges à l'emploi" (c'est-à-dire des situations dans lesquelles travailler est économiquement moins avantageux que ne pas travailler), problème qui n'a jamais été réellement endigué non plus. Sans compter le phénomène du travail au noir, véritable plomb dans l'aile de la juste redistribution des richesses. Au sujet du "black", notons le fait que celui-ci constitue une entrave, mais peut-être aussi une condition d'équilibre du système, dans la mesure où pas mal d'indépendants ou entrepreneurs ne gagneraient sans doute pas suffisamment d'argent pour continuer à exercer leur profession sans y avoir recours, et ce malgré le fait qu'ils travaillent dans certains cas bien au-delà de 40 heures par semaine.

Quid de conditionner les allocations de chômage à des travaux d'intérêt général imposés, afin d'allouer les ressources disponibles aux tâches qui manquent d'effectifs ? Ce serait une manière d'impliquer les chômeurs de longue durée et de favoriser leur retour dans le système, sachant la difficulté à en réintégrer certains sur le marché de l'emploi. La mesure semble évidemment plaire à une majorité de l'opinion publique - du moins des lecteurs de La Libre (81% de "pour" sur 7039 votants en date du 14/10/2013 à 18h30. A noter qu'il est nécessaire de considérer ce type de résultats avec recul). Mobiliser des "ressources inactives" pour apporter du renfort où il y en a besoin sur le terrain apparait d'une logique implacable. Une fausse évidence, selon Elise Dermine. Bien sûr, si cette mesure n'est pas coercitive, mais repose sur une logique d'incitants, comme le propose Catherine Fonck en prenant distance avec la mesure radicale initialement proposée par Rick Daems, celle-ci pourrait aider certains chômeurs de longue durée qui ont envie de travailler à réintégrer un système petit à petit, et ainsi attester de leur bonne volonté par rapport à des employeurs potentiels. En ce qui concerne la possibilité pour les chômeurs d'aider bénévolement de manière volontaire, il y a des progrès à faire : il faudrait déjà arrêter de pénaliser ceux qui le font. Il faut savoir aussi que contre toute attente a priori, certaines études expérimentales montrent que les incitants ont parfois un effet opposé à celui escompté, lorsque la situation implique une prise de décision responsable.

A noter que côté employeurs, cette mesure pose une nouvelle question : pourquoi embaucher si de toute manière des personnes viennent faire bénévolement le travail ? Il pourrait par conséquent y avoir un effet pervers à de telles mesures. Aussi, puisqu'il s'agit du service public (mais d'autant plus s'il était question du privé, où cela serait d'autant plus problématiques), les sommes octroyées proviennent de toute manière des "réserves" publiques (c'est-à-dire de l'Etat), et donc cela n'enroue pas le phénomène en termes de coût du chômage (sans compter les éventuels problèmes de libre concurrence, dans certains cas de figure).

 

On pourrait croire que la création d'emplois répond à une demande présente, à une nécessité de terrain. En effet, certains métiers sont dits "en pénurie". Or, là aussi, le présupposé mérite d'être déconstruit, dans la mesure où ces pénuries sont accompagnées de licenciements et de réductions massives des ressources humaines dans plusieurs domaines, notamment à cause de certaines délocalisations / restructurations (penser à Arcelor-Mittal en Belgique). Il y a par ailleurs un décalage entre le moment où des personnes se décident à se former pour faire un métier et la demande actuelle de force de travail pour ce métier. De plus, nombreux sont les métiers (et les tâches...) qui ne correspondent pas nécessairement à une telle demande : démultiplication et complexification administratives, augmentation des contrôles et évaluations (notamment dans la fonction publique, rémunérée directement par l'Etat), emploi de "punchingballs humains" chargés d'assumer les clients mécontents à la place des responsables (téléphonistes, notamment), surreprésentation des "communicants" (marketing, promotion, publicité, relations publiques... dont l'efficacité est parfois douteuse et qui nous renvoient à notre système de consommation), surreprésentation des "intermédiaires" en général (médiateurs, juristes et autres...), ou encore des psychologues, coachs, formateurs, etc.

 

Se pose la question du sens du travail, de son "utilité". Alors qu'auparavant, le travail était directement lié à la survie, de nombreuses fonctions se font désormais de plus en plus éloignées de cette production concrète. Dès lors, le travail et la survie doivent-ils continuer à être liés ? Dans un article intitulé "Is Work Necessary?", Sean Carroll s'interroge : le travail est-il nécessaire ? A quoi les différentes professions sont-elles supposées servir ? Quelle est en outre la pertinence de la notion de travail comme valeur, comme élément constitutif de l'identité ? Pour certains, qui adoptent un regard sur les individus, le chômeur est une sorte de "raté" ou de "victime" : le fait qu'il n'ait pas d'emploi est un échec et du coup à lui de se bouger s'il veut justifier ses droits. Pour d'autres, qui adoptent un regard sur la collectivité, le chômeur est quelqu'un qui ne participe pas à la solidarité, à la vie en communauté : à cause de lui, les richesses ne sont pas redistribuées avec équité. En somme, et lorsque l'on connait les liens étroits entre exclusion sociale et emploi, la question de l'emploi comme système de valeur ne se pose donc pas uniquement au niveau matériel, mais aussi à celui de la valorisation sociale qui y est liée (et à tout le moins dans la valeur immatérielle que tel ou tel emploi représente).

 

Dans un pamphlet, David Graeber propose la réflexion suivante : "pour savoir si un emploi est utile, posez-vous la question du comte de Saint-Simon dans sa célèbre parabole : et si ce mec disparaissait, la société serait-elle plus heureuse ou moins heureuse" ?

Pour Corentin de Salle, "les parasites de l'économie" sont à chercher dans une mauvaise gestion des ressources et non dans la seule rentabilité apparente de celles-ci.

 

Il y a en effet de nombreux métiers ne produisant pas de richesse - ce qui ne les empêche pas tous d'avoir du sens / une utilité, mais il convient alors de se demander lesquels et si ils sont correctement gérés... Ainsi, si plusieurs "métiers" relèvent du superflu (voire dans certains cas du charlatanisme, conscient ou non), il n'y a pas que ce qui est économiquement "rentable" qui est important (dans le même ordre d'idées, penser à l'esthétique, à la culture et au divertissement). A ce sujet, un des enjeux est donc que ce ne soient pas les marchés qui, seuls, fixent les choix de travail et par extension d'enseignement.

L'argument de l'utilité mérite cependant d'être creusé, dans la mesure où l'on rencontre des discours qui estiment que l'emploi en tant que tel est une fin en soi. Certains métiers de services sont supposés accroître le difficilement mesurable "bien-être", mais d'autres complexifient le système de manière évidente. Cette considération va plus loin, si l'on prend en compte les paramètres suivants : démultiplier l'emploi implique des coûts, dépenses et tâches qui auparavant n'existaient pas dans cette mesure. Un des symptômes en Belgique est la difficulté de placer ses enfants dans une crêche (représentant un coût par enfant de plusieurs centaines à plusieurs milliers d'euros, selon l'ONE). Un autre problème est celui des embouteillages routiers, systématiques en heures de pointe. Ceux-ci coûteraient "623 euros par foyer se déplaçant en voiture, notamment en heures de travail perdues et en surconsommation de carburant", selon Le Monde. Sans parler des fastidieuses démarches de recrutement de la fonction publique et autres. A un moment donné, le système crée de l'emploi pour créer de l'emploi : l'emploi devient un but en soi.

 

Ce type de constat donne lieu à des propositions encore une fois, très difficilement contestables théoriquement, comme celle de l'allocation universelle (Basic income (en)), c'est-à-dire l'idée d'attribuer un salaire minimum "acquis" à tous les citoyens, même "inactifs". C'est une déconstruction du modèle qui veut qu'un revenu soit d'office le fruit d'un travail : chacun aurait droit à un revenu de base, même s'il choisit de ne pas travailler. Certains souhaiteront malgré tout travailler et accumuler des richesses, tandis que d'autres auraient "glandé" de toute manière. Un revenu décent commun à tous permettrait d'augmenter le niveau de vie de tous, diminuant les écarts sociaux et les déviances qui en résultent, tout en palliant la précarité liée à certaines fonctions (artistes (notamment en regard des industries culturelles et de la gratuité sur le web), indépendants, jeunes entreprises...). Ce revenu universel permettrait plus d'équité, d'égalité des chances (voir aussi cet article de P. Van Parijs dans Le Monde).

Là encore, il convient d'être prudent par rapport à un raisonnement a priori séduisant, au vu de toutes les variables que le réel offre à voir. Dans un article de la revue Politique, le sociologue Mateo Alaluf pointe les risques qu'il perçoit dans un tel système (en plus détaillé également, sur le blog de Paul Jaurion). Plusieurs projets pilotes laissent tout de même entrevoir combien certaines idées reçues peuvent rapidement être contrecarrées (cf. notamment ce projet en Inde). Si des études sur la désincitation au travail ont par ailleurs été menées, il serait intéressant de questionner la viabilité de ce type d'initiatives à long terme et sur un tas d'autres paramètres, qui obligeraient par ailleurs une refonte en profondeur du système actuel sur de nombreux points (sachant par exemple que certains métiers sont moins "enviés" que d'autres tout en étant nécessaires, et donc impliquent de repenser les différentes rémunérations qui seraient attribuées à l'exercice de ces fonctions, en regard de la demande / des besoins de la collectivité). Quoi qu'il en soit, le sujet suscite d'ores et déjà de nombreuses réflexions.

 

Ainsi, si cet article ne prétend pas en réalité fournir une vérité unique, simplement applicable au phénomène étudié, il entend cependant en dresser les contours - non-exhaustifs (proportion et importance du volontariat dans le système (chiffres 2011), question de l'éducation, de la place de l'art ou encore de la "compétitivité" et de la concurrence internationale, par exemple...) - en termes d'enjeux et de complexité (cf. Eviter de parler de la société comme un tout).

Il existe bien des problèmes de (sur)production et de (re)distribution des richesses, compromettant la survie de certains.

Face à ces problèmes, plusieurs discours courants sont simplistes, clivés, et oublient la question du sens / des valeurs, tant au niveau individuel que collectif (quelle est l'utilité de tel ou tel travail, voire du travail dans l'absolu ? Comment se positionner de manière dynamique dans tel contexte et y trouver une place qui convienne ?). Ces discours se basent sur des présupposés / des idées reçues dont le bienfondé mérite d'être interrogé de manière critique (notamment à cause de raccourcis de politique politicienne, en lien avec des présupposés de ce type)...

Nous invitons en somme à dépasser le caractère réducteur de ces représentations (cf. Question de points de vue - perspectivisme et dialectique).

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Published by Julien Lecomte - dans Société

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