3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 21:52

Cet article fait suite à l'article Question de points de vue.


La question que l'on se pose, qui guide notre réflexion, est à la fois épistémologique et éthique : comment doit-on se comporter afin de construire les jugements les plus riches possibles? Quelle attitude adopter, pour un professeur par exemple, afin de ne pas manipuler ses élèves tout en favorisant sa réflexion? Comment agir par rapport à certains points de vue opposés aux nôtres?

Reprenons la définition même du terme point de vue. Il faut l'entendre comme synonyme de paradigme (parfois même de postulat) : c'est une position de départ à partir de laquelle on va émettre un jugement.
  • Tout point de vue a une zone de pertinence en fonction d'un objet (selon ce que l'on veut observer, on va adopter un certain point de vue plus ou moins pertinent. Disons que je veuille guérir un homme de la rage : je vais prendre plutôt le point de vue de la médecine plutôt qu'un point de vue esthétique ou psychologique).
  • Tout point de vue a un "domaine de signification", pour le dire en d'autres termes. Il a aussi des limites (parfois, un domaine de fausseté). Je reformule en réalité Russell (Cf. aussi l'article Hegel - la pensée s'enrichit de la critique)
Je postule que tout jugement (qu'il soit idéologique, culturel, scientifique,...) part d'un point de vue tel qu'il a été prédéfini.
Or, aucun point de vue connu à ce jour ne permet de tout voir (et ceci est un méta-point-de-vue. Cf. discussion dans l'article une question de points de vue).
Je le répète en d'autres termes : tout point de vue est limité, ne serait-ce que par son objet.

Il convient d'argumenter ces propos, qui peuvent d'une part paraître extrêmement abstraits et d'autre part être particulièrement choquants. Il serait relativement aisé de montrer comment des idéologies culturelles peuvent se combiner et former ensemble une synthèse plus riche que chacune de ses parties. On pourrait aussi mettre en exergue plusieurs visions différentes, toutes incomplètes et plus ou moins orientées, de l'Histoire. Cela serait loin de convaincre tous les lecteurs.

Prenons donc des exemples plus frappants, issus des sciences de la nature. Ces lignes se basent notamment sur :
  • FELTZ, B., La science et le vivant. Introduction à la philosophie des sciences de la vie, Bruxelles : De Boek, 2002.
  • MORIN, E., « La connaissance de la connaissance scientifique et l’image de la science dans la société » in Sens et place de la connaissance dans la société, Paris : éd. Du CNRS, 1986.

1. En biologie : théorie darwinienne versus créationnisme

Prenons l'exemple d'une théorie "acquise" en biologie occidentale contemporaine : le darwinisme. Tout d'abord, cette thèse n'explique pas tout. Elle ne montre pas tout de la réalité en général (par exemple, elle ne parle pas des forces que mentionne la physique, de la beauté que pourrait faire voir l'esthétique, etc.). Elle ne montre pas tout non plus de la réalité biologique particulière : elle a du être combinée à la théorie des mutations génétiques car en soi elle n'explique pas l'apparition de nouveaux caractères mais seulement la sélection de ceux dits "dominants". On pourrait ajouter à cela la thèse de Karl Popper (sur laquelle il est en partie revenu) selon laquelle le darwinisme (dans sa forme initiale) n'est pas scientifique, car pas falsifiable (on ne peut mettre la sélection naturelle à l'épreuve des faits pour tenter de la rendre fausse).

 

Karl Popper

Karl Popper

 

Concrètement, la théorie de Darwin seule n'explique en rien le comment ni le pourquoi (ni le "pour quoi") de l'apparition de nouveaux caractères (contrairement par exemple à Lamarck qui pensait que "la fonction crée l'organe") ; il dit seulement qu'il y a ceux qui disposent (par hasard) des caractères "les plus adaptés", que ceux-là survivent et se reproduisent, pas les autres.

Une formulation serait donc que "ceux qui par hasard ont (obtenu) des caractéristiques qui leur permettent d'être les plus résistants par rapport à leur environnement survivent et se reproduisent ; c'est la sélection naturelle des meilleurs individus de l'espèce".

La différence aujourd'hui, c'est que par la génétique, on explique le "comment" des transformations, de l'apparition de nouveaux caractères : suite aux mutations génétiques, la sélection naturelle opère. En fait cela rend juste la théorie plus forte, plus ancrée dans la réalité, avec une théorie "indiscutable" qu'est la génétique. Maintenant, le pan "sélection naturelle" reste problématique. La science contemporaine admet l'idée d'évolution, mais quelle portée a-t-elle?
 
Nous l'avons dit : cela n'explique toujours pas le "pourquoi". Pourquoi, à un moment donné, de nouveaux caractères apparaissent-ils? Pourquoi la sélection naturelle? Des questions à propos desquelles les nouvelles versions du créationnisme, notamment l'Intelligent Design (thèse selon laquelle Dieu a créé les choses et les fait changer) ont des réponses. Pas nécessairement vraies (pas non plus nécessairement fausses), et certainement pas scientifiques au sens d’une démarche spécifique d’élaboration rationnelle du savoir, mais des réponses quand même. Si l'on prend le problème à l'envers, par contre : le créationnisme ne dit rien des processus qui interviennent lors des transformations, ne dit rien du "comment" : il est limité au "pourquoi", n'est plausible qu'à ce niveau. Il ne joue en réalité absolument pas sur le même terrain que la biologie.
 
Notons aussi que de nombreux éléments non-biologiques ont inspiré Darwin, notamment la théorie de Malthus (qui lui-même a lu Adam Smith) ! Sa méthode, quant à elle, une observation de quelques mois, est-elle suffisante pour attester d’un processus où il est question de millénaires ?
 
En bref, ces deux points de vue ont leur part d'ombre, leurs limites... mais aussi leurs zones de pertinence, leurs domaines de signification/de sens. Notons que ce n'est pas parce que la science n'explique pas certaines choses que les thèses du Dessein Intelligent sont pertinentes par rapport à ces dernières. On parle d'ailleurs régulièrement de "God of the gaps", "Dieu des trous". Cependant, ces thèses ont du sens en ce sens qu’elles permettent de rendre compte en partie d’une chose que rien d'autre n'explique (ne serait-ce qu’en exprimant au final que la science n’a pas accès au « pourquoi » et ne le revendique pas, en ce qui concerne l'Intelligent Design : c'est au minimum un savoir par réflexivité, un savoir "méta", c'est-à-dire une information sur l'état de la connaissance à un moment donné) !
 
Plus généralement, sans parler spécifiquement de créationnisme ou de darwinisme, une vision purement biologique (« matérialiste ») de l'être n'explique pas l'existence d'images mentales (les rêves, notamment, mais aussi toute la question de la mémoire), par exemple. Où sont-elles? La neurobiologie explique comment elles apparaissent, les processus cérébraux qui y contribuent, mais ne dit rien d'où elles sont « matériellement » parlant. Il ne semble pas absurde de dire que les idées ont une existence immatérielle (la charge de la preuve appartient aux matérialistes qui affirmeraient le contraire : à eux de dire où se situe physiquement l’éléphant que l’on peut imaginer en fermant les yeux, et non seulement sa manifestation en termes d'activité neuronale)... Quid par ailleurs d’objets plus abstraits, comme le chiffre cinq en tant que tel par exemple ?

 

Que dire enfin de la question de la vie ? A partir de quand vit-on ? Un être unicellulaire, ou même un arbre, sont-ils vivants, au même titre qu’un humain ? Qu’est-ce qui se passe exactement lors du passage entre la vie et la mort ? Qu’est-ce que la vie en tant que telle (non l’un ou l’autre vivant en particulier, mais la vie elle-même, l'existence ou encore l'être) ?

 
Charles Darwin
Darwin
 


En bref, la biologie est un modèle limité, qui :
  • n'offre pas l'accès à toute la réalité, se limite à l'objet matériel (objet-biologique) : pas le non-matériel, par exemple
  • ne permet pas de tout voir à propos de cet objet (voire offre un regard partiellement biaisé à son sujet?)
Cela ne signifie en rien qu'il faille abandonner la biologie, ni même l’intuition de l’évolution des espèces : malgré le doute, la prise en conscience des limites, on reste dans la défense d’un engagement, d’une transcendance. Simplement, il faut la manipuler avec humilité, selon son contexte propre... Ce qui est certain, c'est que rien n'est simpliste, rien n'est « donné comme tel » ou « tombé du ciel » une fois pour toutes, et que si l'on prend des choses comme le darwinisme ou certains postulats « matérialistes », on comprend vite qu'ils posent toujours question aujourd'hui, et sont manipulés avec de grandes précautions. Et si l’on sortait des dialogues de sourds ?

Ce qui n’est pas évident pour certains n’est pas évident dans l’absolu.

 

2. En physique

Commençons par un peu d'histoire de la physique. Avant Galilée, Descartes avait déjà trouvé une formule similaire à "Force = masse*accélération" en travaillant sur le mouvement. Galilée l'a formulée de manière plus correcte, celle qu'on connait aujourd'hui. Vint ensuite Kepler. Galilée et Kepler ont été revus par Newton : ce dernier a permis un dépassement de leurs deux points de vue initiaux sur base de ces deux points de vue! Newton a généralisé les deux modèles. Ensuite vinrent la physique quantique et la théorie de la relativité... qui remettent en cause Newton (or il garde bien une zone de pertinence).

Que peut-on conclure de ce très bref survol historique?
 
Albert Einstein
Einstein

Tout d'abord, qu'un point de vue naît toujours dans un contexte, sur base de quelque chose d'autre : l'avancée scientifique n'est pas linéaire, elle se fait par tâtonnements. Thomas Kuhn affirme une discontinuité dans l'histoire des sciences : on ne progresserait pas de manière linéaire, continue ; selon lui, on changerait juste de paradigmes (de point de vue). C'est une thèse à laquelle je n'adhère pas, puisque je pense que les paradigmes peuvent se compléter, se combiner, voire se suppléer (mais je trouve qu'il convient de mentionner la logique de ce type de pensée... qui peut nuancer l'idée d'un progrès constant, continu et linéaire), comme le pense plutôt Lakatos.

Ensuite, cela nous apprend justement que deux points de vue peuvent opérer ensemble une synthèse (grosso modo, Galilée + Kepler = Newton).
Enfin, comme nous l'avons dit pour la biologie, on arrive aux mêmes conclusions : qu'aucune des théories physiques n'explique tout (la beauté de l'arc-en-ciel, le pourquoi des forces/de l'existence des étants? Pourquoi le Big Bang?) Mais aussi que même si l'on se limite aux objets physiques, nous sommes confrontés à des modèles limités, remis en cause. Au sein même de la physique, on n'arrive pas à une vision des choses univoque durable (Et je ne m'attarde même pas sur les critiques philosophiques d'un Karl Popper, inspirées par Hume, concernant l'induction (1)).

 

3. Il est possible d'aller plus loin encore dans l'argumentation : prenons les maths réduites à la logique pure (arithmétique, etc.)

Egalement consulté : la logique pour les nuls, sur le site du Centre de logique de l'UCL.

 

Rappelons que ce modèle d’appréhension du monde que sont les mathématiques ne fait pas tout voir (exemple : la beauté, les sentiments, la valeur morale, la justice, etc. Ou encore, plus « scientifique » : les objets-biologiques, neuronaux, physiques, parmi d'autres). Peu de scientifiques ont au fond la prétention que leur discipline permet d’éclairer toute la réalité, de découvrir la Vérité dans son ensemble, comme l’on peut-être cru les Modernes.

Mais même lorsque l'on se focalise sur les objets mathématiques, nous sommes confrontés à un modèle limité, qui a par ailleurs évolué dans le temps : Aristote (logique pure des syllogismes) a été élargi par Frege (logique des propositions, introduisant les relations et permettant en réalité l'usage de l'arithmétique contemporaine). Russell (2) a revu et corrigé ces penseurs ("Aristote est faux, sauf les syllogismes qui sont sans importance") en introduisant sa théorie des types (des ensembles).

 

“I conclude that the Aristotelian doctrines with which we have been concerned in this chapter are wholly false, with the exception of the formal theory of the syllogism, which is unimportant. Any person in the present day who wishes to learn logic will be wasting his time if he reads Aristotle or any of his disciples”. (Russell, 1945)


Or Russell adopte un point de vue ensembliste : "on ne peut parler de tout que d'un certain type". En bref, on en arrive à l'idée de... zone de pertinence. En d'autres termes, une des théories les plus abouties de la logique pure revient à dire que l'on ne peut parler de tout à la fois, et qu'on ne parle jamais de tout  que d'un certain type. Que chaque proposition a un domaine de signification, de pertinence, ainsi que des limites. En bref, même en logique pure, on en revient en fait à attribuer aux points de vue un domaine particulier, limité, duquel on ne dit pas nécessairement tout!

On pourrait encore aller plus loin et remettre en cause les postulats "cachés", les "allant-de-soi" tels que "le monde n'est pas absurde, il est logique", etc. (ces postulats sur lesquels reposent tous nos discours ou presque. Vous trouverez dans mon blog des réfutations des dogmatismes et relativismes qui y sont liés, réfutations qui sont aussi présentes implicitement chez Russell).

 

Gottlob Frege
Frege
 

Bien que je m’attèle à tenir des arguments consistant en des réfutations des dogmatismes et relativismes qui y sont liés, une « zone de pertinence » reste toujours envisageable pour ces points de vue. De même, un jugement totalement « faux », par exemple « 2+2 = 5 », qui n’a aucune zone de pertinence diront certains, en a tout de même une dans la mesure où l’on postule un monde absurde, un monde d’illusions, ou encore un monde avec d’autres conventions. Une idée n’existe-t-elle d’ailleurs pas par le simple fait qu’elle a été pensée ? Dans cette mesure, n’a-t-elle pas déjà un domaine dans lequel elle a une signification (ne serait-ce que celle de rendre compte des postulats de la logique ou de l'arithmétique) ?

 

Pour le dire différemment, avant de déterminer qui a « raison » ou « tort », il convient au fond de savoir « dans quel jeu on joue », si l’on parle bien de la même chose, dans le même contexte, avec les mêmes postulats.

 

4. Pour synthétiser et conclure

Tout point de vue a donc une part de légitimité, une zone de pertinence, mais aussi une zone d'ombre, d'incomplétude, voire d'inadéquation menant à la fausseté.
Puisque tout jugement/discours sur la réalité repose sur un (ou plusieurs) points de vue, il convient :
  • d'être au clair avec ses points de vue, d'en reconnaître la zone de pertinence et les limites : quitter la position (dogmatique) suffisante qui consiste en l'impression qu'on possède la vérité universelle, objective et absolue. Cela ne veut pas dire de cacher ses points de vue (puisque tout jugement, même scientifique, part d'un point de vue), de faire semblant de les ignorer, etc. Ca ne veut pas dire ce que prônent les hypocrites et les relativistes, ainsi que les adeptes d'une "neutralité" "objective" qui voudraient que l'on ne donne pas son jugement. Car tout discours sur la réalité est jugement et tout discours/jugement part d'un certain point de vue, d'une histoire (culturelle, individuelle ; on sait que Darwin a été inspiré par l'idée de "main invisible" d'A. Smith, par exemple), d'un contexte. Il faut être capable de dire que pour tel objet, j'affirme ce point de vue (le reconnaître et l'assumer). Ensuite, être ouvert à ses limites, car tout point de vue est limité, ne serait-ce que par son objet (ce à quoi il est relatif).
  • de pouvoir nuancer / enrichir son point de vue : le présenter avec ses limites et pouvoir les mettre en balance. Beaucoup font la chasse aux préjugés, aux stéréotypes. Or, dans certains cas (certaines parties de la réalité), ce sont des jugements vrais. Par exemple, si je dis "tous les x sont paresseux", parce que j'ai vu 3 x paresseux : pour certaines valeurs de x, mon jugement est vrai. En bref, il ne faut pas dire que ce jugement est absolument faux et à rejeter catégoriquement, mais c'est sa part non-nuancée (qui ne laisse pas la place à la complexité du monde) qui est à dépasser (à l'aide d'autres points de vue). C'est la part de rejet qui laisse croire à un monde simpliste, qui ne laisse pas la place à la construction de points de vue plus nuancés, qu'il faut transcender. Une formulation plus correcte est que "certains x ont eu des comportements paresseux" (être paresseux n'étant pas un état irréversible, sauf si le jugement émis concerne l'animal appelé "paresseux"!).
    C'est à mes yeux ce qui permet d'être véritablement positivement critique, soit non au sens d'une critique univoque -se limitant bien souvent à un scepticisme, un cynisme et/ou un relativisme systématiques-, enseignée, transmise, par "ceux qui savent critiquer" à "ceux qui apprennent". C'est un enrichissement mutuel que de tenir compte de la part de pertinence de tout point de vue, tout en dépassant les limites d'autres points de vue. On ne se retient pas de juger, mais on est conscient des limites d'un jugement et soi-même on reste humble et ouvert à l'enrichissement.
Le tout, par opposition aux affirmations du type "je m'auto-proclame une fois pour toutes neutre, objectif, rationnel, etc." : cf. l'article Bien pensants : le dogme du libre examen et de la raison. En effet, on peut dire que les limites des points de vue les plus difficiles à dépasser, à assumer, sont celles de nos propres points de vue (3). Comme le dit Ricoeur, dans l'idéologie et l'utopie :

L’idéologie est toujours un concept polémique. Elle n’est jamais assumée en première personne : c’est toujours l’idéologie de quelqu’un d’autre

 

5. Vérité et vérisimilitude en sciences

Même certains des plus grands pourfendeurs du mouvement postmoderne sont aujourd’hui d’avis que la science offre une vision des choses limitées. Cela ne lui enlève cependant pas toute pertinence.

 

Ainsi, le reporter Lecointre de Charlie Hebdo, dénonce en 2001 ce qu’il considère comme une des dérives du postmodernisme : « une attitude en vogue […] est d’attribuer la responsabilité de toutes les misères du monde à la démarche rationnelle de la découverte de ce monde. Cette attitude explique en partie l’afflux de déboussolés en direction des sectes, dont le nombre d’adeptes a crû de 60% entre 1982 et 1995 ».

 

Monvoisin (2007, p. 41) propose la distinction suivante pour nuancer l’idée que la science serait un dogme rationaliste donnant accès à une sorte de vérité transcendante:

 

Afin d’éviter toute invocation d’une transcendance dans  la connaissance, toute notion axiomatique de la nature et tout amalgame avec les vérités dites révélées, il serait tentant de remplacer « vérité » par des termes moins connotés comme véracité ou de vraisemblance, voire le meilleur mais complexe vérisimilitude […]

Il ne s’agit pas d’une simple querelle de mots : il est question d’éviter de saper les fondements de la démarche scientifique en permettant un mélange des « vérités » même involontaire. Il importe de choisir un terme qui contienne cette dimension temporelle et construite des savoirs scientifiques qui les différencie des dogmes, immuables et reçus […] 

La vraisemblance / vérisimilitude / conformité à la réalité est une affaire de science.

La vérité est une affaire personnelle et l’existence n’a que le sens qu’on veut bien lui donner.

Pour illustrer, nous nous contraignons à une  sorte d’ascèse, pas toujours nécessaire, mais scrupuleuse, consistant à troquer des phrases comme « La théorie du big bang est vraie » par « La théorie du big bang est la plus vraisemblable à l’instant où nous parlons ».

[…] De même pour les savoirs dépassés mais enseignés, nous troquerions « Les lois de Newton sont vraies » par « Les lois de Newton sont une excellente approximation de ce qui se passe »

 

Pour approfondir la thématique, voir aussi l'excellent article (en anglais) Misconceptions about science (les malentendus à propos de la science).

 

6. Prolongements… ?

Pour terminer -et poursuivre à la fois-, l’adaptation de certains modèles ou paradigmes s’avère souvent très riche. Si l’éthique d’ouverture à la différence que je tente de développer semble surtout se prêter au dialogue entre individus, elle s’applique à mon avis au moins en partie à la recherche scientifique et en épistémologie. En faisant intervenir des variables tierces, de nouveaux modèles peuvent voir le jour (Par exemple, le fait de poser des nombres négatifs, ou encore « », tel que i² = -1, ce qui concrètement est difficile à concevoir (où trouver des racines carrées de nombres négatifs dans la réalité quotidienne ?), et qui est pourtant un postulat extrêmement fécond en mathématiques).

 

Notes :

(1) L'argument de Popper consiste grosso modo à dire que ce n'est pas parce que j'ai vu le soleil mille fois se lever le matin qu'il se lèvera demain matin. Autant il y a un lien nécessaire dans la déduction, autant ce n'est pas le cas concernant l'induction (l'observation de mille phénomènes ne légitime aucunement l'inférence d'une loi universelle : il faudrait pour cela pouvoir fournir une observation exhaustive...). Ce qui fait la scientificité,  ce qui légitime la science, ce n'est donc pas l'accès à la vérité d'une loi universelle, qu'on n'atteint jamais de manière probante, mais bien la falsifiabilité, soit l'épreuve des faits qui permet de rendre éventuellement fausse la théorie.
(2) RUSSELL, B., “Mathematical Logic as Based on the Theory of Types” In American Journal of Mathematics, Vol. 30, No. 3, The Johns Hopkins University Press (Jul., 1908), pp. 222-262. 
(3) Précisons le vocabulaire : on ne rejette pas en réalité un point de vue en tant que tel (car il fait voir des choses), mais justement sa part d'obscurité, sa part de rejet, incarnée dans une attitude. On tient compte de ses limites, de son contexte et de la position particulière qu'il implique. Il s'agit d'une question d'enrichissement, et non de réhabiliter une forme de rejet. Il faut être conscient que chaque point de vue a une zone de pertinence et des limites, et que transcender les limites d'un point de vue (chose bénéfique) n'implique absolument pas de le renier en tout point. Notons aussi que nous ne disons rien sur l'existence hypothétique de plusieurs méta-points-de-vue (point de vue divin, omniscient, etc.), mais que nous nous positionnons clairement sur le fait qu'aucun point de vue connu par l'homme ne peut prétendre à cette qualité.
Certains philosophes me traiteront peut-être d'hérétique, mais je suis par exemple convaincu que la pensée de Russell et celle d'Hegel sont conciliables. Je développe cet avis dans l'article : Hegel - la pensée s'enrichit de la critique.

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Published by Julien Lecomte - dans Vérité et épistémologie

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