14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 18:41

Je redégaine le je "philosophe", peut-être un peu délaissé sur ce blog ces derniers temps.

C'est l'occasion aussi de m'éloigner quelque peu du style académique de mes dernières publications, relatives aux médias principalement, et de proposer quelque chose d'éventuellement plus interactif, sachant qu'il s'agit plutôt de questions que je me pose, et non d'une réflexion aboutie ou de théories scientifiques...

 

Cette réflexion concerne la place attribuée à la réflexion sur la mort dans "notre" quotidien (NB : réserves à parler en termes génériques de "notre société"). Grosso modo, j'ai l'impression que nous sommes confrontés à une tendance à mettre la mort à distance. Je ne sais pas si cette tendance et/ou son intensité sont réellement neuves. En réalité, je ne crois pas qu'elle soit universelle (concernant tout le monde à un même degré, à chaque instant) et il est difficile de dire que celle-ci est plus marquée qu'auparavant, ou plus marquée qu'ailleurs. De fait, l'espérance de vie a évolué et semble continuer en ce sens. Lorsque la mort arrive, le corps du défunt est quasi directement placé au funérarium, apprêté, et l'enterrement a lieu peu de temps après. Généralement, le corps ne reste plus aussi longtemps visible "dans la maison" de la famille qu'avant... S'agit-il d'une façon de repousser davantage la question de la mort, de ne pas vouloir la regarder en face ? D'un autre coté, Pascal disait déjà dans ses Pensées que "les hommes n’ayant pu guérir la mort (…) ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser".

 

Même si l'on peut voir beaucoup de morts via les écrans ou les jeux vidéo, ces morts sont réduites à des images ou à des chiffres. Face à un JT, nous sommes en quelque sorte confrontés à une mise à distance et à une réduction de la mort à un mot creux précédé d'un nombre, accompagné éventuellement d'émotionnel. Certaines séries ou certains jeux vidéo mettent également bien le spectateur en prise avec des émotions, mais dans ce cas on reste dans le pur ressenti : la mort n'est pas pensée. Elle fait peur, elle rend triste, mais cela semble s'arrêter là (même si c'est déjà une façon de l'appréhender : par nos récits, nous intuitionnons celle-ci et nous structurons "socialement" notre existence. Cf. Ricoeur, Temps et récit).

 

Ainsi en est-il également du vieillissement, par exemple. Et je dirais que cela vaut pour l'absurdité en général. Il suffit de penser aux prisons, aux asiles, voire aux "maisons de repos"... On parle régulièrement de la représentation de la diversité des genres dans les médias, mais on pourrait se poser également la question de celle de la diversité des âges (sans parler des tentatives de préserver un physique "jeune" le plus longtemps possible)... N'est-ce pas en partie une manière de fermer les yeux sur des phénomènes dont on voudrait qu'ils n'existent pas ?

Catastrophes climatiques. Accidents de la route. Incendies. Meurtres. Maladie(s). Vieillissement. Injustice(s). Crimes.

Destruction.

Cela n'a pas de sens. Du coup, c'est comme si cela ne devait pas exister. Et pourtant, ça existe.

 

A coté de cela, il existe des comportements qui consistent à "flirter" avec la mort, avec l'absurde, avec les limites de notre existence. Marc de Haan mentionne des attitudes de ce type dans son article "mourir bêtement". La mort est alors une chose qui est là, toute proche, sans toutefois l'être vraiment. Il y a bel et bien des frissons et de l'adrénaline, mais ce type d'attitude n'est-il pas tant le résultat d'une volonté de déni du risque de la mort et/ou de refus de la mort qu'une tentative de l'approcher ? Comme pour le suicide, nous pourrions nous demander s'il s'agit de comportements libres, fruits de décisions conscientes et volontaires, ou s'ils ne sont que les témoins des limites de la liberté humaine[1]...

 

J'ai la sensation qu'en corollaire de ce manque de prise en compte consciente de la mort, c'est la vie et le sens qui ne sont pas vraiment ("authentiquement") pensés. Je crois que cela peut engendrer plusieurs difficultés, comme lorsqu'il est question de vivre et de dépasser un deuil ou d'accepter/assumer la mort, la maladie, le vieillissement[2]... Sans parler de toutes ces "machines" qui vivent leur quotidien (leur travail, par exemple) en essayant d'oublier le sentiment que ce qu'elles font est inutile.

N'est-ce pas faire semblant de se croire immortel là où une pensée de nos limites nous rappelle notre condition humaine ? A ce sujet, M. Heiddegger qualifie l'être humain (le "dasein") d'être-vers-la-mort. Pour lui, le souci qui en résulte (et le fait de se projeter dans le temps par rapport à cela) permet d'appréhender l'existence (soi, le monde, autrui...), de la vivre authentiquement : le dasein doit "se décider" lui-même (cf. mon article relatif à Heidegger et Merleau-Ponty).

 

Cette pensée du sens et de nos limites consiste grosso modo à se demander "à quoi bon ?". Quelle est notre utilité, ou en tout cas le sens de notre existence ? Quelle est la signification de la vie, alors qu'il y a la mort ? Quelle est celle de la justice alors qu'il y a de l'injustice[3] ?

 

"Camus a écrit que le suicide est le seul problème philosophique vraiment sérieux. Il y voyait une réponse à l’absurde par la fuite plutôt que la révolte. Mais en deça de ce qui reste un jugement moral, se détruire, ou risquer de se détruire, exprime le refus du destin, de l’idée même de destin, la preuve par l’absurde" (Marc de Haan).

 

Dans son ouvrage Philosophie de la volonté (1950), Ricœur dit que la vie est de l'ordre du consentement, et non d'une volonté "absolue" qui n'aurait aucune limite. L’humain est un être temporel, et sa naissance et sa mort sont deux nécessités, deux choses dont il n'est pas "maître". Pour Ricœur, la mort permet de donner sens à la vie. Le consentement, c’est le choix d’assumer ses propres limites, de dire « oui » à ces formes de nécessité. C'est la volonté qui se réapproprie ce sur quoi elle n'a pas prise a priori.

 

Ce sont des questions dérangeantes, parce qu'il n'y a pas de réponse simple universellement satisfaisante (du moins, pas que je sache). Mais je pense qu'il y a des enjeux à se les poser et à esquisser sa réponse personnelle. C'est une manière de porter attention à soi, au monde et aux autres, une manière de se questionner sur ce qui importe réellement.

 

C'est pour ma part sur les questions de la "finitude humaine" (cognitive : l'être humain ne connait pas tout, même par "la science", et pratique/éthique : l'humain est mortel et faillible) que je fais reposer une partie de mes réflexions éthiques et épistémologiques.

Ce sont en quelque sorte les questions que se pose Kant, dans sa Critique de la raison pure et dans sa Critique de la raison pratique : que puis-je connaître, et comment ? Comment "bien" agir et que m'est-il permis d'espérer ? (J'ajouterais la question "A quoi sert la connaissance ?", subordonnant la question de la connaissance à celle de l'éthique : de ce point de vue, la connaissance n'a de sens que parce qu'elle ouvre le champ d'action humain - cf. W. James, J. Dewey, pragmatisme).

Oui, l'être humain est confronté à sa propre finitude (la mort, l'incompréhension, l'ignorance, le mal et sa "banalité"...) et à l'absurdité. Dès lors, quelle est sa marge d'action ? 

 

Et vous, qu'en pensez-vous ?

 

N'hésitez pas à me contacter si vous souhaitez participer à la réflexion et ainsi contribuer à l'enrichir...

 

___________________________________

 

[1] Il est probable que cela dépende des cas. Comme le fait remarquer Marc de Haan, un même choix peut être vu comme libre ou déterminé, selon l'observateur. Si l'homme est déterminé à mourir, ne transcende-t-il pas sa condition en choisissant lui-même de mettre fin à ses jours (Marc de Haan propose le terme de "désobéissance ontologique") ? Ne crée-t-il pas éventuellement du sens au-delà de sa mort ? Quid d'ailleurs de ceux qui s'immolent pour une cause qu'ils estiment supérieure ? A contrario, ne fait-il pas paradoxalement qu'attester de son impuissance et du caractère inéluctable de ce moment, qu'il le veuille ou non ? Ne s'agit-il pas d'une volonté de se libérer des chaines de l'(in)humanité, tant d'un point de vue individuel (sentiment d'absence, de dissonance, d'inadéquation, de "ne-déjà-plus-être-là" par rapport à sa propre vie) que du point de vue philosophique (par rapport à la vie en tant que telle) ?

[2] Peut-être ce questionnement doit-il rester aussi en partie à distance : n'est-il pas risqué de s'enfermer dans une remise en cause perpétuelle du sens des choses ?

[3] Je me permets un parallèle entre ce type de questionnement à un niveau individuel et celui qui devrait caractériser l'éducation, où l'on trouve de nombreux "évangélistes" qui, au lieu de se demander "à quoi sert l'éducation ?" (sachant qu'il y a des guerres, de la pauvreté, des injustices, etc.), tâchent désormais d'apprendre à leurs élèves à faire du personnal branding ou de leur inculquer un système de valeurs conventionnel prémâché / des "savoirs" sans eux-mêmes se demander pour( )quoi ceux-ci sont importants ou non... (cf. Les apprentis sorciers de l'éducation aux médias et la catégorie Enseignement de ce blog).

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Published by Julien Lecomte - dans Ethique et anthropologie philosophique

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