16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 20:48

Ceci est un article lié à des tendances sociales. Il ne reflète pas un universel. Pour une discussion à ce sujet : réserves à parler de "la" société.

 

Il mentionne un ensemble de phénomènes et tendances sociales, non de manière très scientifique, mais plutôt sous la forme d'interpellations romancées, stylisées, dans un contexte parfois qualifié de "postmoderne", posant explicitement la question du sens. Il pose par exemple la question de la dépendance sociale à un système, à une bureaucratie : fichage, conformisme, perte de sens, importance du nombre et du quantitatif quel que soit leur signification, etc.

 

"Bureaucratie. Le moyen le plus rationnel que l'on connaisse pour exercer un contrôle impératif sur des êtres humains".

Max Weber

 

> Fichage, assurances et conformisme
> Liberté, bureaucratie et bonheur
> La société compte beaucoup pour moi - quand les chiffres n'ont plus de sens 

 

Fichage, assurances et conformisme

La plupart des assurances sont obligatoires, ou du moins fortement recommandées. Des papiers, partout. Des autorisations, des permis de bâtir, des passeports, des visa, etc. Signer ceci, donner ses coordonnées par-ci, les rendre par-là. Nous vivons contrôlés et fichés : nos données figurent stockées et nos actions sont canalisées, dans un système omniprésent. Pour le "bien commun", souvent. Mais à quel prix?

 

Facebook ou encore les blogs sont des procédés de recueil et de contrôle faciles : c'est nous-mêmes qui choisissons de livrer les informations qui nous concernent. Infos aux communes, aux provinces, aux régions, à l'état, aux banques, aux mutuelles, aux sociétés privées, etc. Toutes ne les utilisent pas à des fins néfastes. Mais toutes les possèdent. Sans parler des gps, des wifi, des gsm et des statistiques.

The Social Network - Facebook
Ce système omniprésent nous contraint en termes d'assurances, de paperasses administratives, etc. Sommes-nous égaux en droits par rapport aux géants de l'entreprise? Bien entendu, il suffit de leur faire un procès, de perdre 4 ans de santé et de se ruiner en avocats pour obtenir un dédommagement pour une "erreur technique" de 50 €.

Quelle est notre marge d'action, de liberté, dans cette société qui penserait de plus en plus à notre place?

Elle nous impose la conformité par rapport à la demande du marché (impératifs de flexibilité, d'adaptation) et offre une éducation de "petits robots" tout juste bons à faire partie d'une chaîne de production.

Nous voilà, formatés à devenir les maillons d'une chaîne, à bien remplir une tâche qui a été prépensée, à rentrer dans un moule qui nous préexiste, et à nous adapter à des phénomènes que nous ne maîtrisons pas. Une société qui aurait sacrifié liberté et réflexion au profit d'une soi-disant sécurité.

Par sa structure, ce système crée une frustration : comment utiliser sa liberté dans un cadre qui nous détermine autant, et nous met sans cesse dans des cases, des chiffres, des statistiques et des catégories (cf. Michel Foucault : le pouvoir s'exerce par le savoir. Il suffit de penser aux sondages et autres études marketing qui visent à conditionner les personnes et leurs choix) ? Comment évoluer et s'épanouir si l'on nous dit que nous sommes réductibles à un ensemble de données, si possibles chiffrées, ou transformées en chiffres : par exemple, nos goûts, nos hobbies, transformés en leurs valeurs monétaires (cf. également Penser le risque, par Thierry de Smedt : le risque éminent, selon Stengers, c'est que la société pense à notre place) ?

 
Fight Club, réalisé par David Fincher


La réponse de plusieurs personnes est la suivante : pour rejeter les règles, fuir ce système, on sombre dans le je-m'en-foutisme, l'égoïsme, le célèbre carpe diem. Le divorce en est un exemple. La fuite dans les drogues et l'alcool en sont d'autres. Quoi de plus normal que de trouver refuge à une société si contraignante dans l'oubli, le déni des autres et de soi-même? Quoi de plus logique dès lors que de laisser "libre" cours ses pulsions, jusqu'à la violence et à la sexualité débauchée?

Et pourtant, ces gens sont-ils plus heureux? Ne rendent-ils pas leurs proches et eux-mêmes d'autant plus malheureux, à terme? Comme je le développe dans
mon article sur Freud, céder à la pulsion -le "ça"-, pour contredire le "surmoi" -le poids de la norme-, je ne pense pas que ce soit ce que Freud entende. La solution se trouverait plutôt dans une sorte d'attention à soi-même et à autrui, consistant à peser le pour et le contre de ses comportements et d'agir en fonction de cela ; en d'autres termes, d'une prise de conscience altruiste, avec un projet dans le temps (un projet de soi : le fait de se projeter dans le futur afin d'envisager si un acte vaut bien la peine...) ; se projeter pour voir ce qui vaut vraiment la peine.

Respecter l'autre et se respecter soi, aimer l'autre et s'aimer soi, ne pas vouloir (se) faire de mal, c'est quelque chose à mes yeux qui transcende la question de la norme. C'est la question du sens. Certaines conventions ont quelque chose de légitime ; elles sont à voir comme des repères pour éviter de la souffrance. Il y a bien un système duquel il faut être conscient afin d'en contrecarrer certaines dérives, de le changer petit à petit. Mais ce n'est pas la peine de tout foutre en l'air pour cela ; il est peut-être possible d'agir de l'intérieur et non de le nier ou le fuir. En bref, je pense qu'en prenant conscience des limites tout en repensant ce qui doit l'être, en faisant la part des choses entre l'essentiel et le superflu, on peut restaurer une certaine marge de liberté critique, citoyenne... Je l'espère.

 

Liberté, bureaucratie et bonheur

Dans quelle mesure est-on libre? Quel pouvoir d'action a-t-on?

Voici une petite mise en scène caricaturale de la liberté telle qu'on peut la percevoir.

 

Le professeur :

Bonjour à tous, je vais aujourd'hui vous parler de la chance que vous avez de vivre dans une société libre.

En effet, vous avez la chance d'être à l'école, d'avoir des droits, d'avoir l'égalité des chances, de pouvoir réaliser vos rêves, changer le monde!

Toutes ces libertés sont encadrées par des lois, des textes juridiques, il y en a des milliers, pour définir les cadre dans lequel vous pouvez exercer votre liberté, vos comportements. Grâce aux conventions tacites, implicites (les normes), vous savez comment vous comporter pour obtenir quelque chose. L'école vous l'apprend. La politesse et la mode sont des choix que vous pouvez faire, afin de vous affirmer en tant que personne, qu'individu. Nous sommes là pour vous orienter, vous aiguiller (Cf. Bourdieu, La Distinction et avec Passeron, La Reproduction et Les Héritiers). Nous faisons d'ailleurs tout notre possible pour vous inculquer les démarches à suivre pour bénéficier des meilleures conditions à l'avenir : sans doute un excellent métier administratif où vous pourrez oublier tous vos autres acquis passés superflus!

Des normes sont créées pour vous faciliter la tâche : il existe des comportements qui vous amèneront un certain résultat, d'autres qui vous l'empêcheront. Être dans une norme vous permettra d'être considéré comme "normal". Si vous ne l'êtes pas, ce n'est pas grave : la société est si bien faite qu'il existe des institutions et des experts, pour vous y ramener.

De nombreux adjuvants sont présents : psychiatres, prisons, etc. Et si vous êtes à la traine, ne vous en faites pas. Les entreprises privées s'occupent de vous : formations professionnelles, coachings, plans de carrière...

 

Paperasse administrative et bureaucratie

Les démarches administratives

 

Un élève :

M'sieur, on peut tout faire alors?

 

Le professeur :

Bien sûr! Par exemple, si tu as un emploi, parmi ceux que la société te propose, grâce aux diplômes que l'école te propose et au cursus que tu auras suivi pour cela, et si tu as un projet, il te suffira d'en faire part à ton patron. Il en référera au secrétariat du sien ou communiquera la demande à l'administration, et ainsi de suite. Il est probable que dans les six mois, tu puisses avoir l'accord pour réaliser ton projet. Il ne te restera dès lors qu'à suivre une procédure similaire pour en obtenir le budget.

De nombreux adjuvants sont présents : les avocats, les banques, les assurances.

 

Une élève :
Et si on a un problème avec un patron ou une grosse entreprise ou un homme de pouvoir?
Le professeur :
Pas de soucis! Il te suffit de lancer une procédure en justice. Par exemple, si Mobistar t'arnaque de 50€, tu prends un avocat, tu réunis tous les documents qui peuvent prouver l'injustice, et après trois ou quatre ans de procédures, tu récupéreras sans aucun doute tes 50€.
N'oubliez pas non plus toutes ces choses qui vous permettent d'évoluer en toute sécurité : les caméras, facebook, les cartes à puce, les satellites, les GPS. Grâce au fichage, on peut vous repérer pour vous aider, on peut repérer ceux qui, par leur liberté, enfreindraient la vôtre, devraient être ramenés dans la norme. On peut aussi vous offrir tous les adjuvants nécessaires à votre bien-être, en ciblant mieux la publicité par rapport à votre profil.
Décidément, vous avez bien trop de chance...
George Orwell - 1984
Nous vivons dans une société libre et égalitaire, un beau système super-administratif bureaucratique qui est notre adjuvant.
Tellement libre qu'on peut y faire des petites choses insignifiantes en remuant ciel et terre pour cela.

La société compte beaucoup pour moi  - quand les chiffres n'ont plus de sens

7 heures pile. Je me lève.

Je vais vérifier mes mails. +1 mail aujourd'hui, la journée commence bien. +1 ami sur Facebook, ce qui me fait 15 amis de plus que Pascal, qui est dans les miens mais que je n'aime pas. Excellent.

+1 ami sur Facebook
Je me pèse. Le matin on pèse toujours bien quelques grammes de moins. Effectivement, 500 grammes de moins qu'hier. Je dois quand même me surveiller. 2000 kcal par jour, c'est bien, mais avec au moins 5 portions de fruits, et si possible 15 minutes de step et une centaine d'abdos.

Je prends les transports en commun, car c'est plus économique, surtout quand on travaille dans une grande ville. J'y lis le journal de ma région. La fête locale de mon village natal a obtenu un franc succès (plus on est de fous, plus on rit, n'est-ce-pas?) : 423 participants, ce qui est davantage que l'an dernier! Dans les journaux, regardez-y : il n'y a pas un article concernant une fête qui n'associe la réussite au nombre de participants. Reccord battu! On parle aussi du Télévie : incroyable, eux aussi ont fait encore plus que l'an dernier!

Le boulot. J'y arrive à 8h30. Mon numéro de matricule est le 5487. Je gagne 4000 € bruts par mois, ce qui me permet de m'acheter une belle voiture, un écran d'un mètre sur deux, une grande maison et de payer mon abonnement à la salle de fitness, ainsi qu'un bon mois de vacances à 3000 km d'ici. Plus loin que l'an dernier.
 money, money, money - pièces de 1 euro


Quand je rentre, il est 17 heures, j'allume la télévision."2 paires de lunettes pour le prix d'1". "Les laves-linge durent plus longtemps avec Calgon". "Demandez plus à la vie". Plus, plus, encore plus. J'ai droit à plus. Au plus. Je veux le plus. Je veux la plus belle silhouette, le poids le plus adéquat, être le numéro 1 dans mon sport, avoir le plus d'amis, les meilleures notes à l'école ou au boulot, le plus gros salaire, la plus grosse cylindrée,...

Le plus, je veux le plus. Peu importe la nature de ce que c'est, la seule chose qui compte (au propre comme au figuré!), c'est le chiffre, c'est la quantité.

Quand je vais me coucher, j'ai du mal à trouver le sommeil. Devrais-je prendre plus d'antidépresseurs? Je ne sais pas. J'ai l'impression qu'il me faut quelque chose en plus... Mais au fond, ce qui m'empêche de dormir, la question lancinante qui revient sans cesse, c'est : plus de quoi?

 

(Sur la question du quantitatif lié à la création de pseudo-besoins, cf. également la question de l'obsolescence programmée. A noter aussi que d'autres tendances existent. Malgré une "mise en chiffres de soi" - une "identité calculée", d'autres systèmes de valeurs continuent à exister).

 

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Ceci est un article lié à des tendances sociales. Il ne reflète pas un universel. Pour une discussion à ce sujet : réserves à parler de "la" société.

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Published by Julien Lecomte - dans Société

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